Le Cours Saleya récolte les cartes postales ; Libération, lui, nourrit la ville. Au nord du centre, un marché de quartier sous l'ancienne voie ferrée et la halle couverte de 1921 attirent les cuisiniers, les habitués des poissonniers et une poignée de tables familiales qui transforment la pêche du matin en déjeuner.
Chaque guide vous envoie au Cours Saleya, et il faut y aller, tôt, pour les fleurs et les primeurs avant que la ronde des restaurants ne s'empare de la mi-journée. Mais demandez à un cuisinier niçois où il fait vraiment ses courses, et la réponse glisse vers le nord, vers Libération. C'est le marché de quartier, six matins par semaine, qui s'étire le long de l'Avenue Malausséna, les poissonniers rassemblés Place de la Gare du Sud. Le samedi déploie le plus bel éventail de miels, de fromages et de poisson tout juste débarqué.
Le cœur permanent du marché, ce sont les Docks de la Riviera, la halle couverte inaugurée en 1921 derrière l'ancienne Gare du Sud. Sous un même toit cohabitent fromagers, bouchers, un boulanger, des poissonniers et des épiceries fines italiennes : le pendant intérieur des étals à ciel ouvert. On peut y picorer de stand en stand, acheter un morceau de quelque chose pour le train, et ressentir un rythme de quartier centenaire qu'aucune terrasse ne saurait mettre en scène.
Ce qui fait de Libération un lieu qui mérite une matinée plutôt qu'une simple photo, c'est que la cuisine se tient au plus près des produits. Face à la halle, Le Bistrot des Docks a ouvert en 2024 sous la houlette de Nicolas Mendjisky, qui a passé dix ans à diriger Le Séjour Café avant de transformer le marché d'en face en assiettes méditerranéennes raffinées et généreuses ; le Guide Michelin l'a remarqué dans l'année, avec un plat du jour autour de seize euros. C'est l'illustration la plus limpide de la logique du quartier : zéro distance entre l'étal et l'assiette.
Pour les coquillages, La Gauloise ancre l'Avenue Malausséna depuis le début des années 1900, une référence pour ses plateaux d'huîtres et de fruits de mer de septembre à mai, maintenue dans le droit chemin par le trio qui l'a reprise en 2010 sans en arracher les racines. Pour la version brute de décoffrage, Le Bonjour, Place de la Gare du Sud, est une salle d'habitués ouverte le midi seulement et tenue par Monique Labatino : tripes, daube, beignets et farcis, chaque plat sous les vingt euros, un bar PMU et zéro vernis touristique.
Libération, c'est aussi là que la moitié italienne de Nice donne le plus de la voix. Da Andrea, tenu par les frères Filancia, siculo-niçois, fait sa propre pâte et une vraie pizza à la napolitaine, et fonctionne comme un véritable point d'ancrage du quartier ; Cibo Trattoria, deux chefs bien voyageurs à l'extrémité nord, fait de même d'une main plus lumineuse et discrètement réinventée. Ni l'un ni l'autre ne mise sur la nouveauté. Ils cuisinent tout simplement pour ceux qui vivent autour d'eux.
Prenez-le comme un seul mouvement : arrivez en tram en milieu de matinée, écumez les étals en plein air et la halle, puis attablez-vous là où le font les habitués. Le temps que le Cours Saleya démonte ses fleurs pour la foule du déjeuner, vous aurez déjà fait le meilleur repas.